J17 – Barafu camp – Stella Point – Moshi

L’ascension de nuit

Mon guide a eu la délicatesse de me laisser dormir jusqu’à minuit au lieu de 23h. La fraîcheur de la nuit me donne un coup de fouet. Comme chaque matin, je fais mon sac en buvant un thé brûlant, mais cette fois dans le noir. Il y a du remue ménage autour mais je ne distingue que quelques lueurs de torches. Huit heures de sommeil m’ont fait du bien et je me réjouis intérieurement du caractère ultime de la prochaine marche. Hier j’ai vécu la plus longue journée de ma vie, et je ne sais pas encore que je m’apprête à connaître ma plus longue nuit. Dans cette immense obscurité, un train de lumière s’est mis en marche. Chaque marcheur a sa lampe frontale. Comme des nains dans une mine. On se met à la file.

Pendant 5h, on ne voir que de la roche et du sable noir dans les cercles lumineux. A peine une heure après le départ, un vent glacial s’est levé, infiltrant lentement chaque micro ouverture dans nos triples couches de vêtements. Parfois, comme au Barranco wall, j’entends un pas de course au loin. Mais ce ne sont plus les porteurs qui nous dépassent: ce sont les guides qui redescendent, soutenant un marcheur trop faible ou malade pour continuer. Non, le Kilimanjaro, c’est pas de la rigolade. Je comprends aussi les gens qui parlent de challenge mental plus que physique. J’ai rarement autant peiné à me relever à chaque fois que je tombais. Les guides disent que cette ascension se fait de nuit car la vue de jour serait décourageante.

Après cinq heures dans un vent terrible, après avoir vomi de trop d’efforts une paire de fois, après avoir hésité à renoncer à chaque chute, après donc la plus dure nuit de mon existence, dont je passe volontairement tous les détails pénibles et émotions violentes, Johnson et moi arrivons au Stella Point, et à la vue du panneau, je m’écroule au sol, avec une seule envie, dormir.

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Les parcs nationaux nous félicitent par un panneau en forme de store. Est-ce qu’il y a un drapeau au Uhuru Peak, 200 mètres plus haut? J’ai du mal à croire que nous sommes à cette altitude. C’est comme toucher le fond de l’océan ou atteindre la lune. Mais je n’ai pas le cœur à faire des bonds comme Buzz Aldrin. Le soleil se lève sur le Mawenzi. Johnson fait quelques photos des alentours pour moi,  c’est beau à mourir. En parlant de ça, mon état me fait peur, je n’ai jamais été si faible.

« On continue ou on arrête là? me dit mon guide. Sa voix ne reflète aucune opinion sur la décision à prendre. C’est à moi de parler.

– Combien de temps jusqu’au sommet?

– 3/4 d’heure pour le Uhuru Peak.

Je réfléchis. S’il me dit ça, c’est que c’est un peu plus. J’ai appris à interpréter ses informations. C’est un bon guide, il sait qu’il faut parfois minimiser, parfois grossir les difficultés.

-Combien pour redescendre au campement?

– Deux heures. Mais une fois au camp on se repose deux heures et on descend encore. Il ne faut pas rester trop longtemps en altitude.

Je ne réfléchis plus.

-On descend.

-Sûre?

– 5739 mètres, c’est assez pour moi. »

Et puis d’ici, on voit déjà un bout du glacier. C’est vraiment beau, mais je n’en peux plus. Je ne suis plus rien. Un tas de membres endoloris qui repousse de violentes vagues de fatigue. J’aimerais dormir sur place, mais Johnson me gronde.

« Quand on s’endort en haute montagne, on meurt. »

 Péniblement il m’aide à me relever, et constate que je ne tiens plus debout seule. Je sens qu’en me voyant à la lumière du petit jour, il commence à s’inquiéter. Alors que je ne suis plus tout à fait consciente de ce qui se passe, il entreprend de me donner un support. Il me soutient par dessous l’épaule et entame la descente.

Cette descente, ce n’est pas de la marche, c’est… une dégringolade qui se transforme en envol. Johnson a décidé de couper au plus court, c’est à dire par les flancs sablonneux. Nous nous mettons à glisser, puis en prenant de la vitesse, il me soulève littéralement  et, sous l’effet de l’altération de mon esprit engourdi, je me sens enfin légère et heureuse. Je suis devenue un chamois à deux têtes bondissant dans le soleil levant.

De cette façon, on ne met pas longtemps à atteindre le camp. Moins d’une heure je pense. Enfin le camp se dessine au loin, on ralentit, doucement, jusqu’à l’arrêt. Ma tente m’engloutit.

Cinq minutes après, Johnson me réveille.

« Stéphanie?

– Hmmm.

-On y va?

-Non.

-Si, allez, un thé et on y va.

-Non, j’ai dis non.

-Stéphanie?

-J’AI DIT NON, T’AS DIT DEUX HEURES, JE DORS DEUX HEURES, ET MERDE! »

En réalité j’avais déjà dormi deux heures. Il m’a laissé une heure de plus. Je pense qu’il était inquiet et préférait atteindre les 4000 mètres au plus vite.

Retour à une altitude décente

 Bien sûr après ce court repos  je n’ai pas récupéré, mais la perspective d’un lit ce soir me donne du baume au cœur. Le début de la marche n’est pas facile, mais après cette terrible épreuve, mon moral revient, en même temps que ma lucidité. Je constate que je n’étais plus moi-même. Il y a eu dissociation entre mon corps et mon esprit à plusieurs moments. L’altitude modifie l’organisme, et plus je descend, plus je me sens à nouveau en phase avec l’habitat qui m’entoure. Mon monde se trouve en dessous de 3000 mètres. Au delà c’est un univers post apocalyptique magnifique et effrayant.

La végétation surgit peu à peu, d’abord rare et hirsute puis plus fournie et accueillante; avec elle apparaissent les premiers insectes, enfin les oiseaux. La voie Mweka qu’on emprunte pour la descente prend des couleurs, renvoie des sons harmonieux et des parfums de broussailles séchées. Tiens, le paradis est en bas finalement.

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Voyant que je recommence à prendre des photos, Johnson me donne les noms des plantes et leur usage. La fatigue n’a pas d’emprise sur lui, je suis impressionnée. Et nous nous mettons à babiller.

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 Soudain, un camp est en vue.

« C’est le Mweka camp, 3100 mètres. On va s’arrêter se reposer. Sawa?

– Sawa. »

Lorsqu’on arrive au camp, je vois le cuisinier et les porteurs qui déjeunent. Leur tente est montée; à côté, la mienne.

« Mais! Johnson, on s’arrête jusqu’à demain, c’est ça le plan?

-Oui, tu vas pouvoir reprendre des forces. »

Je devrais me réjouir de n’avoir marché que trois heures depuis mon réveil. Pourtant je suis ébranlée par la nouvelle. Une idée fixe ne me quitte plus: dormir dans un lit ce soir.

« Johnson, combien de marche jusqu’en bas?

-On n’aura que trois heures demain matin.

– Alors désolée que vous ayez monté les tentes, mais on continue. »

Toute l’équipe me regarde complètement incrédule. Je les inspecte pour voir si je ne demande pas un effort surhumain, mais tout le monde a l’air en forme. Ils n’ont pas fait l’ascension de nuit, eux. Seul mon guide pourrait protester, mais au lieu de cela, il mâchouille un brin d’herbe et me dit d’un air amusé:

« Ok patronne, comme tu veux. Hakuna matata.! »

Un déjeuner frugal, et on repart.

J’entre dans la forêt vierge aux lianes de mousse comme dans un bain chaud. Les arbres immenses qui frangent le sentier sont de bienveillants gardiens des espèces qui s’y cachent. Je me sens heureuse et réconfortée d’être entourée de toutes ces formes de vie. Le parfait biotope. Et je bénis les parcs nationaux qui préservent l’environnement contre la déforestation qui sévit plus bas.

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Les porteurs nous dépassent en riant. Je crois qu’ils sont assez contents de faire cinq jours au lieu de six. Ils rejoindront leur famille plus tôt. Le soir Ally me dira que, les ayant payés d’avance pour six jours, ils auront demain un jour de congé payé!

Voici les deux magnifiques rencontres surprises de cette fin d’ascension.

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Les singes colobes guereza vivent à la cime des arbres. Ceux-ci nous observent silencieusement tandis que nous passons dessous. C’est un toujours un bonheur de voir dans leur milieu naturel des animaux qu’on n’a jamais vu qu’au zoo!

Petit calcul mental: 10h+6h+3h+3h= 22h de marche depuis hier matin… A la porte du parc, on me dit d’aller chercher mon diplôme au bureau. Un employé remplit les champs libres.

« Vous avez atteint un sommet?

-Oui le Stella Point, dis-je d’un air coupable.

-C’est déjà pas mal mademoiselle. Nos félicitations. »

J’ai un peu peur qu’Ally soit décu que je n’ai pas atteint le Uhuru Peak. Mais à mon retour à Moshi, il m’accueille chaleureusement. Il me félicite aussi, et me fait la surprise d’un grand dîner préparé par Samweli et sa femme (son bras droit et cuisinier principal). Il a dû l’organiser vite puisque mon retour n’était prévu que demain!

Et contre toute attente, ce soir-là, je n’ai pas envie d’aller me coucher, et je dévore tous les plats avec un appétit vorace. Oui vraiment, l’altitude, ça vous change un homme.

J16: Barranco-Barafu Camp

Le mur du challenge

Pour la première fois, ce matin, je me sens d’attaque! Parée pour l’ascension du Great Barranco Wall qui s’élève devant le camp. C’est plus une falaise qu’un mur: ses 260 mètres de haut paraissent bien plus vus d’en bas. Johnson me lance, en haussant les sourcils d’un air solennel: « parfois certains ne gardent pas leur petit déjeuner… »

Après une demi heure de marche on atteint la paroi rocheuse. En levant le regard, on peut voir une ligne de pointillés à mi-hauteur. Certains porteurs sont déjà presque au sommet. C’est parti.

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DSC_0200Nous sommes tous en une infinie file indienne. On n’entend que le souffle des trekkeurs et le son des chaussures qui tapent, frottent, dérapent sur les pierres. De temps en temps, derrière soi, au loin un bruit de course prudente mais rapide: on se colle à la paroi pour laisser passer le vaillant porteur. On en croise parfois aussi un assis, en sueur, qui ne se sent pas très bien. Les porteurs aussi sont sujets au mal des montagnes. On s’encourage d’un hochement de tête, d’un signe de la main, sans parler, pour économiser le souffle.

Deux heures après, on atteint le sommet. Un regard vers le bas : le camp quitté le matin semble très loin vu d’ici. Il y a des explosions de joie, des chants, des soupirs de soulagement. Un groupe déclenche une mode: la photo où tout le monde saute en l’air en même temps. Certains sont si près du bord qu’un guide les sermonne. Soudain je vois un porteur isolé, assis sur un rocher les mains sur les genoux, à qui les autres jettent des regards furtifs, mi-inquiets, mi-admiratifs. C’est une femme. Johnson me dit qu’elles sont 9 porteuses en tout. Elles sont très considérées par les hommes. Je suis complètement émue d’un coup (l’altitude!) et j’ai envie de l’embrasser pour son double courage: faire un métier très physique, et n’avoir que des collègues masculins. J’ai bien fait de m’abstenir. Maintenant que je l’ai rencontrée, je sais qu’elle n’aurait pas apprécié! Mary est une femme fière et taciturne, qui n’a rien à prouver à personne et je l’admire beaucoup pour sa force de caractère.

On entame ensuite la Karanga Valley,  une descente désertique jusqu’à la réapparition de plantes dans le creux de la vallée. Cette rivière est le dernier point d’eau où les porteurs remplissent les jerrycans. Après cette étape, le chemin remonte. Je suis déjà fatiguée.

« Johnson, combien de temps de marche encore?

Il ne me répond pas. Comme nous sommes presque arrivés sur une crête, je pense qu’il veut attendre d’avoir le panorama pour m’expliquer. Il n’empêche que mon moral en prend un coup. Autant l’ascension du Barranco Wall, parce que je l’appréhendais, a été plus facile que prévu et assez ludique comparée à la monotonie de la marche quotidienne, autant là je commence à en avoir marre de la montagne. On arrive sur une petite crête. Un paysage lunaire s’étend à perte de vue, avec le Kibo à notre gauche, écrasant et superbe. Au loin, un scintillement fait penser que là se tient le camp. Il doit y avoir encore une heure de marche, ça fait quatre heures depuis le camp. Les gens qui passent poussent des exclamations en apercevant le prochain camp.

« Tu vois la crête, après le camp qu’on voit? Il y a encore une plaine à traverser, et notre camp est après. »

Ce n’est pas possible, je ne dois pas avoir bien compris. Je suis confuse mais on se remet en route sans que je demande plus d’explication. Je suis à un point où essayer de comprendre est un trop grand effort. En gros, à l’horizon, on n’est pas encore arrivés. Je m’enferme alors dans un mutisme très très mauvais pour le moral. Mon cerveau ressasse des idées noires et mon cœur se serre. Je me sens comme un enfant démuni face à des tourments qui le dépassent. Jamais une journée n’aura été aussi longue. Une phrase tourne en boucle: plus jamais. Quand on arrive au camp, je fonds en larme. Mon équipe m’attend, ce qui me réconforte un peu: eux aussi ils l’ont fait, et plus vite que moi. Ils me regardent, un peu désolés, sans trop savoir quoi faire.

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D’une voix faible, mais sans appel, je leur dis que je ne mangerai pas et que je vais dormir immédiatement. Je n’ai plus la force de rien. Johnson m’annonce qu’il me réveillera à 23h pour la dernière ascension de nuit. J’apprendrai par la suite que du camp Barranco au Karanga il y a 5 km, et 5 de plus pour le Barafu. J’ai l’impression d’en avoir fait 30.

J14: Machame-Shira Camp

Changement de décor

Réveil difficile. Des crampes intestinales étranglent mon enthousiasme. Au petit déjeuner, Johnson me lance de grands sourires et des mots encourageants qui me donnent l’élan pour se mettre en route. Je sens que la journée va être difficile.

La lande se fait plus rase, la bruyère arborescente cède le terrain aux immortelles à fleurs blanches et les lobelias font leur apparition.

bouquet d'immortelles

bouquet d’immortelles

lobelia et immortelles

lobelia et immortelles

J’avance lentement et multiplie les arrêts, pliée en deux par des contractions douloureuses; Johnson, patiemment, s’adosse à un rocher en mâchouillant des brins d’herbe. J’avance si lentement que nous observons les trekkeurs nous dépasser, tantôt un marcheur solitaire, tantôt un joyeux groupe aux accents germanique ou américain. Ils nous saluent courtoisement, comme on fait en montagne, et je laisse le soin à mon guide de répondre. En quelques minutes, l’écho des marcheurs disparaît, et je suis seule au monde avec mon guide, dans cette immensité silencieuse. J’ai de sérieux doutes sur le succès de mon entreprise.

Finalement, des récits d’ascension, il en foisonne sur les blogs. Je les ai lus, ils sont tous confiants, enthousiastes, et enfin vainqueurs et ravis. Pourquoi ça ne se passe pas comme ça pour moi? D’abord parce que je ne suis pas une sportive, et la haute montagne ne fait peur. Johnson ose soudain me faire part de sa réflexion:

« Ton mal vient de ta peur.

– Je n’ai pas peur.

– Tu as peur, tu l’as dit toi même. A cause des morts de la semaine dernière. A cause de l’inconnu au-dessus de 3000 mètres. Tu t’inquiètes trop. Ça va bien se passer.

– Qu’est-ce que je dois faire?

– Marche. »

Alors je marche, en essayant de prendre sur moi pour m’arrêter moins souvent. Johnson me fait boire beaucoup. Enfin il annonce la pause déjeuner. Je vois bien qu’il a changé d’attitude. Hier il me demandait régulièrement si j’avais faim, si je souhaitais faire une pause, mais aujourd’hui il prend les décisions sans me consulter. Je sens qu’il me prend en main et cela me soulage.

corvus albicollis

corvus albicollis

Quel silence. C’est en même temps agréable et inquiétant. Malgré leur apparence sinistre, je suis contente de la visite de corbeaux à nuque blanche. J’ai toujours aimé les corvidés. Ils ont l’œil aiguisé des rapaces-rois mais la robe humble de ceux qui préfèrent dissimuler leur intelligence. Leur cri appellent la mélancolie des novembres brumeux dans les champs en repos. Ici ils sont les maîtres, et nous de fragiles organismes bouleversés dans nos habitudes.

Nous sommes à une crête, et le paysage s’étend à n’en plus finir. Je demande à mon guide si notre destination est visible à l’horizon.

« Non, c’est encore derrière. Il faut repartir, pour ne pas arriver à la nuit. »

De ce début d’après midi au coucher du soleil, je n’ai plus de souvenir. Il me semble qu’à un moment, devant la difficulté de la situation, j’ai dû mettre mon esprit en veille, et me contenter de mettre un pas devant l’autre, puis l’autre, puis l’autre. Dernière arrivée au camp, je me suis immédiatement endormie dans la tente déjà montée depuis longtemps par les porteurs qui nous devançaient. Une paire d’heure plus tard, j’ai pu encore échanger quelques histoires avec les porteurs, mais comme l’apparition du sommeil à 3800 mètres est brusque et sans appel!

Au lieu des six heures habituelles pour parcourir la distance entre le Machame et le Shira Camp, j’en ai mis neuf…

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Un regard inquisiteur