Jour 15: A vélo vers le Mont Hanang

L’aller

Et me voilà partie de bon matin sur une vieille bicyclette qui me fait découvrir par le fondement chaque sinuosité de la piste poussiéreuse. Les autochtones à vélo me dépassent aisément, même ces messieurs chargés de leur donzelle en amazone sur le guidon. Je me sens l’âme d’une aventurière avec le plan d’un trésor en tête dont un vieux sage (Avédis en l’occurrence) m’a murmuré l’emplacement:  » Après la forêt, les deux villages et les rochers éboulés, au croisement, prends à gauche puis à droite avant les huttes, suit la rivière jusqu’au lac salé. Sur ta gauche tu verras de grands rocs et au sommet sur l’un d’eux, se trouve la peinture rupestre. »

avant la forêt

La forêt  est magnifique, ce sont de grands arbres dont je n’ai pas réussi à connaître le nom, des acacias? Ils ont des pics comme les ébènes. Au premier village, je m’arrête pour saluer les gens. Un babu (grand-père) m’interpelle:  » Mais tu te promènes seule toi? Où il est ton mari?

– Je n’en ai pas!

– Ah bon mais alors où il est ton frère?

– En France!

– Vous les Wazungus vous êtes fous! »

Au second village, une dizaine d’enfants accourent, suivis d’une mama d’environ 40 ans. Je lui demande l’autorisation de prendre une photo d’eux. Elle ne comprend rien, me dit oui puis non… soudain surgit une bibi (grand mère) avec un téléphone portable, qui parle couramment anglais et qui a l’air très heureuse de poser. Je vais lui faire passer cette photo via l’hôpital.

la bibi super moderne

En rase campagne, j’arrive au croisement. Une enseigne en bois peint indique « protégez-vous du sida ». Je pensais plutôt y lire une direction! Je prends à gauche, croise quelques charettes qui viennent du village, puis à droite, je trouve la rivière. Je la suis sur quelques kilomètres et enfin j’aperçois les grands rochers. Je pose mon vélo au pied des premières pierres, sous des arbres où sont suspendues des ruches en bois. Les quelques enfants qui font paître leurs chèvres me regardent avec de grands yeux. Au sommet, le panorama est grandiose. A gauche, le mont Hanang bien dégagé aujourd’hui, en face, le lac Balangida et ses mines de sel. En cherchant un peu, je découvre la fameuse peinture rupestre. Elle est presque effacée, on ne distingue plus le dessin original, mais on en voit les traces. Je reste un moment là, seule au milieu de cet endroit sauvage, à méditer sur nos origines. Je me sens très petite et très grande. Je me sens riche de mon aventure particulière.

Mont Hanang

Les rochers aux peintures rupestres

Au sommet, le fameux rocher à la peinture

Le retour

Le soleil est déjà bas, je dois rentrer. Au retour je m’arrête au bord de la rivière, sous un arbre qui produit des sortes de petites prunes blanches, que j’avais vues au marché de Dareda.

le prunier

Puis je reprends le chemin de la forêt, c’est un peu la course contre la nuit qui tombe si vite en Tanzanie. Soudain, j’entends de grands craquement, ça bouge dans la forêt, je m’arrête, effrayée. Deux énormes babouins traversent le chemin devant moi. Ce sont des mâles, et je comprends qu’ils ouvrent la route pour tout le clan quand je vois débouler une trentaine de singes, jeunes mâles, femelles avec leurs petits, et de nouveau deux vieux mâles qui ferment la route. Je n’ai presque pas respiré. Ils sont de l’autre côté à présent, perchés sur des rochers, les mâles me regardent bien sûr. Je pousse mon vélo très lentement et sous leurs regards, je me fais aussi discrète que possible. je n’ai bien sûr pas eu la présence d’esprit de faire des photos…

Le soir, épuisée, je m’endors avec la sensation que j’ai vécu une journée exceptionnelle… la meilleure du voyage peut-être?

sous les arbres à ruches

sous le rocher

presque effacé par le temps, un dessin rupestre

vue sur la plaine

le lac salé Balangida

Jour 14: Les Iraqws

Sur le plateau

Boni nous emmène, Stéphanie et moi, grimper la colline par un autre côté. En chemin nous croisons beaucoup d’Iraqws qui vivent sur le plateau et dévalent vers la plaine, chargés de lourds sacs de céréales qu’ils vont vendre.

quelle vie!

Nous sommes impressionnées de les voir courir ainsi en pente. Boni nous dit qu’ils font ça plusieurs fois par jour et remontent également chargés de provisions. Il y a combien, 1h30 pour monter?!

Au sommet, nous découvrons leurs paisibles huttes entourés de champs cultivés. La végétation est variée, il y a de l’herbe et les vaches ont l’air heureuses. Les gens nous lancent des bonjours: « Saïta! » auxquels on répond « Saïou! ».

une hutte kiraqw

Près de la rivière, des enfants jouent au foot. On veut les prendre en photo, ils nous demandent de l’argent, on refuse, fin de l’histoire. Ca m’affecte beaucoup ces rapports d’argent, même avec des moins de cinq ans.

Le soir, nous sommes invités à manger la kiti moto chez Vivi, le meilleur ami d’Avédis ici. La kiti moto, « la chaise chaude », c’est le plat traditionnel qu’on mange tout le temps soit viande de porc, sauce et riz. Steffi et moi étions chargées d’acheter la viande, mais avec notre pauvre swahili, on a oublié de la demander « sans os, sans peau », alors ça craque un peu!  La maison n’a qu’une pièce pour deux adultes et deux enfants, et le lit est séparé par un rideau. On est à l’étroit, mais on est contents d’être ensemble. On a préparé de la pâte à crêpe pour le dessert. Pendant que ça cuit, Avédis apprend à compter en Kiraqw.

Vivi est d’accord pour me prêter sa vieille bicyclette demain. Je vais pouvoir partir un peu seule dans la campagne profonde, le mont Hanang dans le collimateur.

Mont Hanang

Jour 13: La cascade

La colline

Comme promis, Boni et un copain m’emmènent voir les cascades. Derrière l’hôpital, un sentier monte dans la forêt, traversant de temps à autre la cour d’une ferme isolée. Nous saluons les personnes âgées d’un « Shikamoo » auquel ils répondent « Marahaba » ( « Je te baise les pieds – merci »), et les plus jeunes d’un simple « Jambo ». Boni court comme une chèvre, mais je ne me laisse pas distancer.

Une petite longueur d’avance!

La forêt est dense, verte et humide, et comme mes guides, je bois l’eau des rivières sans appréhension. Boni est prêt à parier que nous allons voir des singes; quant à l’espèce, il ne connaît que le nom swahili, mais il semble que ce soit de petits singes qui vivent très haut dans les arbres immenses qui nous entourent.   Bon, autant dire tout de suite que nous les entendrons mais ne les verrons pas.

Nous empruntons parfois des sentiers très minces, à flanc de colline, où une chute serait mortelle. « Pole pole, taratibu » me dit sans cesse Boni, « Doucement, attention! »

Money, money

Quand nous arrivons à la cascade, après 3/4 d’heure de grimpette, il est bon de se tremper les pieds et manger un peu. L’endroit est calme et la vue sur la plaine agricole, vertigineuse.

petite chute d’eau paisible

 Boni observe intensément l’eau du bassin où scintillent des paillettes dorées. Je lui demande pour rire s’il a trouvé de l’or, mais il répond très sérieusement que ce n’est pas impossible d’en trouver ici. Je crois que l’argent est une grosse préoccupation pour lui, et je suis étonnée qu’il m’ait emmené en promenade sans rien demander en échange. A cette pensée, je me sens mauvaise langue…

la vue sur la plaine

Plus tard, malgré nos pérégrinations et quelques repas pris ensemble, j’ai reçu un email de lui en rentrant en France, où il me demandait de financer ses études, rien que ça. J’ai décliné l’invitation, en lui expliquant que si je devais aider quelqu’un, je ferais passer mes nièces avant lui. Difficile pour les Wabongos d’imaginer qu’un Mzungu n’est pas riche. Enfin, qui ne tente rien… j’ai appris depuis peu qu’il a finalement réussi à se faire financer ses études par deux allemandes à qui il a servi de guide!

Bien joué l’artiste!

Pourvu qu’il les réussisse, ses études de droit, et qu’il devienne un haut magistrat, et qu’il lutte contre la corruption dans son pays!

Jour 12: Ndareda vie quotidienne

Pole pole

(doucement, tranquillement)

Que c’est bon de ne rien faire parfois… Aujourd’hui j’ai une maison à disposition; pendant que les courageux sont au travail, je fais ma lessive dans les bassines, accroupie par terre,  en compagnie des labradors.

Annexe de l’hôpital

Avec un thé au lait et quelques vitumbua (beignets), c’est le paradis. A midi  Avédis m’invite à déjeuner au réfectoire de l’hôpital. Il m’explique à quel point les projets mettent du temps à être réalisés ici, que ce soit la construction d’un bâtiment ou la moindre initiative générant un changement, il faut compter des semaines. Le travail d’Avédis consiste à rendre des comptes  à l’ONG Suisse qui l’emploie, notamment sur l’utilisation des fonds envoyés à l’hôpital. Pour lui ce n’est pas une mince affaire de collecter dans les délais impartis les rapports des différents services…

On parle aussi de l’apprentissage du swahili, magnifique langue à entendre et parler. Je trouve que c’est entre le japonais et le sioux (qui va me contredire?)… A priori la grammaire est difficile, les noms et adjectifs sont répertoriés en douze classes, et les variantes sont au niveau des préfixes, dur dur de reconnaître un mot tout de suite, surtout les pluriels…

Exemple: kiti cheupe = la chaise blanche / viti vyeupe= les chaises blanches

Finalement on s’y fait vite, mais alors une autre difficulté arrive: un mot a 36 significations! Les nuances ne sont compréhensibles qu’avec le contexte.

Mais qu’est-ce que c’est que cet article pour les linguistes? On s’emmerderait presque!

Le village, les chiens et moi

Bref, pour passer à autre chose, dans l’après midi, alors que je suis tranquillement en train d’écrire dans mon carnet de voyage, j’entends des hurlements de chiens (âmes sensibles n’ayez pas peur ça se termine bien). Ca provient de chez un voisin, et aucun doute, quelqu’un bat un petit chien. Je me précipite, et deux maisons plus loin, je vois un grand nigaud, de peut-être 13 ans, avec un gourdin, qui rit aux éclats. Sa mère, derrière, se poile pas mal aussi. Et là je découvre, pelotonné contre un coin de mur extérieur, un petit chiot terrorisé qui pioune de peur et de douleur.

Je dois dire que ça me fait vraiment enrager ce manque de compassion des locaux envers les bêtes. Qu’on ne les apprécie pas, ok. Mais qu’on s’amuse – parce que là, c’est la franche rigolade- à les maltraiter, ça me rend perplexe.

Alors, je sais pas ce qui me prend, je prend le gourdin, je le jette au loin, et très en colère, je sermonne mère et fils en invoquant Dieu. Ben oui, j’ai honte d’avoir utilisé l’argument phare des missionnaires du 19ème siècle, mais dans la colère, on n’est jamais très intelligent; et vous allez voir, ça a son impact.

Je dis:  » Les chiens et tous les animaux du monde sont comme nous des créatures de Dieu, et leur faire du mal ne plaît pas du tout au Seigneur (en anglais); on ne doit pas battre les chiens, car eux nous aiment sans condition »

Croyez-moi ou pas, ils ont arrêté tout net de se marrer. Tout penauds, ils m’ont laissé prendre le petit chien qui tremblait. Mais qu’en faire? Je l’ai cajôlé un peu, puis je l’ai déposé dans l’enceinte de l’hôpital, où ils sont moins exposés aux brutalités qu’au village. Quand je suis repassée le soir, il était parti; je pense qu’il a rejoint la meute qui traîne autour de l’hôpital.

Plus tard à Moshi, quand je dirai « Ndareda wanapiga mbwa » = « A Ndareda, ils battent les chiens », je serai un peu confuse en voyant que ça provoque des rires… Presque un an après, j’ai eu la réponse: au sens figuré, ça signifie que les gens de Ndareda font régner la justice, qu’ils tuent les salauds!

Jour 11: Ndareda Mission

Babati

Malgré l’inconfort de l’autocar, le trajet d’ Arusha à Babati me fait rêver. A Makuyuni, nous croisons la route qui part vers le cratère du Ngorongoro et le Parc National du Serengeti. Plus loin, après Maguga, les portes d’entrée des Parcs Tarangire et Manyara appellent au safari. C’est l’heure de la sieste, j’imagine les lions se vautrant dans la poussière, à peut-être moins d’un kilomètre de moi.

Dareda touch!

A Babati, je dois changer de bus pour Ndareda.  Quelques Blancs parlent en hollandais. Ils répondent assez évasivement à mes questions, alors je m’écarte de leur groupe. La route pour Ndareda est sinueuse et chaotique. Un grand père vient s’asseoir à mes côtés et entreprend de m’énumérer les verbes irréguliers en anglais: « fall, felt, fallen; take, took, taken » ;  il se trompe beaucoup, s’acharne, se met à bégayer et transpirer « want, would… no, want, wanted, wooden…no, woollen, wait I… I don’t remember, shall is sh… shoo… should and want is doob…would, but you must say does and not do… » Autour de nous, les passagers se mettent à pouffer puis à rire franchement, car le discours du grand-père n’a aucun sens . Moi qui voulait de la conversation, je suis servie!

Ndareda

En sortant du bus, je m’assieds sur mon sac à dos pour attendre Avédis. Quelques curieux me demandent où je vais. Comme je réponds « Ndareda mission », on me prend pour un docteur. Le village s’étend de la plaine au flanc de la colline, où se trouve l’hôpital de brousse. Avédis  arrive enfin, enveloppé d’une couverture massaî, armé d’un grand sourire qui me réchauffe le coeur. Nous grimpons les quelques centaines de mètres qui nous séparent de l’enceinte de l’hôpital, saluant chaque marchand au passage. Avédis semble apprécié. Il faut dire qu’il parle couramment swahili, c’est assez rare pour un Mzungu. Le courant passe très vite entre nous, je sens que je vais me sentir bien ici.

Nous passons devant la magnifique église, franchissons la grille où nous saluons le gardien, et nous

église de Ndareda

voici devant l’hôpital, constitué de nombreux petits bâtiments, modestes en tout point. Il y a des chiens partout, ce qui me réjouis beaucoup, mais Avédis m’explique qu’ils ne sont pas appréciés. Leur surpopulation est « régulée » une fois par an, quand quelques policiers viennent les abattre en masse. Une ONG de vétérinaires serait bienvenue, pour stériliser les chiens, et informer la population sur l’utilité de ces animaux: on ne les considère pas comme les meilleurs amis de l’homme là-bas, mais j’y reviendrai…

Nous traversons une bananeraie, les régimes viennent d’être coupés. Puis nous arrivons à un pâté de maisons rouges où je fais connaissance avec les deux labradors d’Avédis. Adoptés par les stagiaires précédents, ils sont reconnus comme les chiens de l’hôpital, ce qui leur confère un statut spécial. Et surprise! Je rencontre également Stefanie, une stagiaire suisse qui vient d’arriver et sera la colocataire d’Avédis pendant 4 mois. Avec elle aussi, je suis vite à l’aise. Je passe un moment à me reposer et découvrir cet endroit.

Tea time avec Stefanie

On entre par une cour fermée derrière un mur.A droite, une petite maison composée de deux chambres et une pièce au milieu; à gauche une cuisine rudimentaire, la douche et les toilettes, également séparées par des murs. Dans la cour, une grande niche pour les chiens et une table ronde en bois. Stefanie et Avédis terminent leur journée de travail vers 17h. Je suis surprise de voir que des gens passent quand ils ne sont pas là, et me voyant, s’arrêtent pour bavarder: les petites voisines, les connaissances du village. C’est ainsi que je fais la connaissance de Boni, un jeune garçon du coin qui commence ses études. C’est la période des vacances, il me propose de m’emmener en randonnée. Le soir, je demande son avis à Avédis. Il le connaît, peut m’emmener sans attendre d’argent en retour, on l’invitera à dîner pour le remercier. Stefanie est emballée par l’idée, il paraît qu’il y a des cascades pas loin, et elle ne travaille pas le weekend. On sait quoi faire après-demain!

Bientôt des haricots?

il en reste!

la bananeraie